A l’occasion de la sortie physique du premier album chez Outré (UK), Grand Veymont fera une halte à Lille au Le caf&diskaire avant d’embarquer pour l’Angleterre.

Entrée Libre, début du concert 19h30.

Quelques mots à propos de ce premier album:

«Les musiques du bonheur sont un art difficile. „Forcément un artisanat“, j’allais dire, pas relégué mais déplacé depuis au moins un demi siècle, largement passé, dans ces sphères là „populaires“, „non-savantes“, destinés à des circuits parallèles… Ou même, plus que parallèle: à part de „la culture“ – l’officielle, la répertoriée – et ne s’en souciant guère. Avec ce risque – encouru dés lors qu’elles quittaient les salles solennelles mais en quelque sort „préservées“ – de tomber dans la falsification, le dérivatif … L’industrie et ses formules qui vident: le bonheur donné comme solution et arrêt, point final. (Le bonheur comme bulle rose, jolie grande image inaccessible, paradis pour „un jour, quand j’aurais honoré toutes les échéances“). Comptez le nombre de disques, chez vous, qui sont – dans la noirceur – un aboutissement, une limite franchie? Comptez ceux qui – émanant une lumière franche, fraîche – sonnent aussi entiers et connectés à nos vies, autre chose qu’un moment suspendu qui partira sans trace, sans que n’en demeure qu’un souvenir consolant à quoi revenir avant de reprendre un quotidien à peine soulagé? … Ces quatre titres en sont – autre chose. Tout à l’air simple, au premier abord. Tout, précisément, y est lumineux. La voix haute et juste de Béatrice Morel-Journel. Ses claviers et ceux de Josselin Varengo, textures en couleurs. Ces mélodies de cours vifs – torrents verts entre les roches du massif qui donne son nom au duo. Mais la roche est dure. La vie est pleine d’occasions de chuter – et de se compromettre. Et la musique – et les mots, qui sont aussi musique – de Grand Veymont sait tout cela. Elle n’a rien de bêtement euphorique. Elle ne dit pas comme un dicton: „pour vivre bien vivons cachés“. Mais, je crois, quelque chose plutôt comme: „n’ouvrons nos bouches que juste assez, pour les oreilles qui sauront entendre“. Sans supposer que celles-là soient celles d’une élite jalouse. Tout est net mais rien n’est donné comme sans revers. Le non-dit n’exclut personne. Il amorce: ébauche ou mieux, accroche laissée libre à la conversation, aux prémisses d’une complicité possible, d’une entente, en tout cas, d’une compréhension… D’un mouvement d’échanges non calibrés. L’apparent évident, la part d’immédiat pour tous n’est pas exclue. Mais… „Je dis des lieux communs/et je les choisis bien“. Il s’agit de ne pas tout gober. Ça peut s’appeler de l’humour – un discret, surtout pas grimaçant. Et Grand Veymont peuvent ailleurs citer – très allusivement, sur une demie phrase – un classique du folk sinistre d’ici… C’est pour en faire l’affirmation d’une voie possible hors de l’obligation, des rôles possibles de „gens normaux“ et de „ces pauvres gens“. (Indice tout de même: je parle là de L’Odyssée du Petit Bavard). En fait il s’agit toujours d’escapade. (Écoutez donc Les Rapides Bleus – merveilleux morceau d’enfance qui se décide en fuite, dont on veut se dire que l’enfance passée, on peut encore s’en rappeler… et continuer, le vouloir sans seulement le rêver). Il s’agit, vivant à la surface, d’aimer les profondeurs dessous – non comme gouffres mais comme veines à suivre, pour passer de l’un à l’autre (état, endroit, moment…). La musique de Grand Veymont a cette profondeur. Cette vastitude qui appelle plus qu’elle n’(en) impose. Il est un peu dommage que les quatre morceaux de cet EP – enregistrés, selon les dires mêmes des deux qui les jouent, un peu trop vite – ne restituent pas tout à fait l’espace que génèrent ces plages, jouées en direct, où elles se logent et se développent, s’étendent, qu’elles habitent. L’espace d’un lieu à quoi elles répondent, et que nous rendrait l’enregistrement… c’est déjà fort, pourtant. Fluide et parfaitement formé – et ouvert, comme on dit „à ciel ouvert“. (Et doux comme un recoin intime, accueillant, sous celui-là, non-plombé, n’écrasant pas l’horizon). Les claviers sont beaux. Un certain krautrock est passé par ces deux là, très vraisemblablement – pas seulement pour la batterie du premier titre –, et d’autres formes et courants électroniques, répétitifs mais chantants, tradition d’assemblages et tracés de lignes (courbes, droites…) libre mais exigeante, intuitive mais nullement erratique. Certains surgeons de pops sixties, aussi, sans doute, qui avaient adopté la légèreté comme un moyen d’envol. Il ne s’agit pas pourtant de dire que „c’était mieux avant“, sans plus. Plutôt que ce qui était beau n’est pas mort mais doit se poursuivre, s’attraper, s’approprier. De fait rien ne sonne ici „rejoué“. Il fait chaud mais rien n’est mièvre. Il fait sombre juste assez pour qu’on s’y voit, l’éclairage ne dénonçant rien mais laissant voir tout ce qui veut y venir, y passer pour ce moment. Et pour finir, Upie n’est pas l’Utopie mutilée. C’est à la place une piste sans mots, la voix jouant avec l’échos, l’électronique avec les épaisseurs et les halos et les trous d’ombres. (Et ayant entre temps entendues d’autres plages, jouées en concert, je verrai avec plaisir venir l’album qu’ils annoncent).» GUTS OF DARKNESS, 8 Novembre 2017